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Eduardo Lucita

La dette argentine est de retour


par Eduardo Lucita

29 juillet 2008

La réduction de la dette extérieure que la République Argentine a obtenue au début de l’année 2005 a été qualifiée de succès historique. Les arguments dans ce sens ne manquaient pas. La dette atteignait au 31 décembre 2004 un volume plus que significatif, de l’ordre de 191,3 milliards de dollars, soit 134% du PIB national. Sur ce total, 81,8 milliards étaient en défaut de paiement depuis 38 mois.

La crise de 2001-2002 et l’obligation d’ajustement qu’elle a imposée aux gouvernements provisoires qui se sont succédé, ont créé les conditions pour la reconstitution du taux de profit des patrons et des capitalistes, tandis que l’administration du président Nestor Kirchner, issue des urnes, a mis en place les conditions pour que ces taux de profits deviennent effectifs.

C’est ainsi que s’est amorcé un cycle d’expansion de l’économie, qui dure depuis six ans déjà. On a dépassé la période de redressement pour entrer dans une phase de croissance avec des taux de l’ordre de 8 à 9% par an.

Un rapide aperçu des conditions du nouvel endettement et de son évolution jusqu’à aujourd’hui peut s’avérer très utile pour des gouvernements qui, à l’instar de l’Equateur, remettent actuellement en cause le paiement de leur propre dette.

Dette Externe

De récents rapports officiels montrent que la dette externe (publique et privée) s’élevait à 127,3 milliards de dollars au 31 mars 2008 alors qu’elle était de 112,0 milliards de dollars un an auparavant. La dette a donc augmenté de 15,2 milliards de dollars, soit 13,6 %, au cours des douze derniers mois.

De ce total, 71,4 milliards de dollars sont à charge de l’Etat. Ce montant tient compte du fait que la totalité de la dette à l’égard du FMI [1] a été remboursée de façon anticipée et sans aucune nécessité, et que il n’inclut pas les sommes dues aux détenteurs de bons qui ont refusé la réduction, soit environ 30,3 milliards de dollars aujourd’hui.

Il est important d’observer l’évolution de la dette externe sur cette dernière période. Il faut souligner qu’au cours de celle-ci la dette externe privée a augmenté davantage que celle du secteur public.

Dette Publique Totale

Pour estimer le montant total de l’endettement de l’Etat, il faut considérer la dette publique totale, qui comprend la part externe - les dettes à l’égard des organismes financiers internationaux (BM, BID), les dettes bilatérales contractées auprès d’autres pays (Club de Paris), les dettes commerciales et les bons d’Etat - et la part interne - les bons placés dans des banques et d’autres institutions (ANSES, AFJP et Loterie Nationale).

En mars 2008, la dette publique totale s’élevait à 144,5 milliards de dollars. Ce chiffre comprend les 6,8 milliards dus au Club de Paris mais n’inclut pas les 30,3 milliards dus aux créanciers qui se sont opposés à la réduction. Ainsi, la dette publique totale de l’Etat atteindrait en fait 174,8 milliards de dollars au 30 mars dernier.

Pourquoi la dette augmente-t-elle ?

La restructuration de la dette a été considérée comme un succès par le Gouvernement car elle impliquait un allègement significatif, elle a été conclue à un moment où les taux d’intérêt internationaux étaient exceptionnellement bas, enfin les délais de paiement ont été allongés, certaines échéances portant sur 45 ans.

A l’inverse, les créanciers ne se sont pas montrés satisfaits car ils considéraient la réduction de la dette de 65 % excessive et préjudiciable à leurs intérêts. Cette remise de dette est la plus importante obtenue par un pays en défaut de paiement, supérieure à celle obtenue par la Russie par exemple. Cependant, 76 % de ces mêmes créanciers ont répondu massivement et positivement en faveur de la réduction.

Quelle en est la raison ? Pour rendre attractifs les nouveaux bons, les négociateurs argentins ont inclus des clauses très favorables aux créanciers, qui constituent une sorte d’ajustement automatique de la dette. [2]

Ces clauses sont en grande partie responsables du nouvel endettement du pays. D’abord, plus de 40 % de la dette est constituée de bons émis en pesos qui rapportent un taux d’intérêt fixe de 2 % par an, mais le capital s’ajuste au CER (un coefficient calculé avec le taux d’inflation). Cet ajustement implique que pour chaque point d’inflation, la dette augmente d’environ 600 millions de dollars. Si l’inflation officielle attendue pour l’année 2008 est en effet de l’ordre de 8 %, l’augmentation de la dette avoisinerait les 4,8 milliards de dollars annuels. [3]

Ensuite, les coupons de nombreux bons émis en monnaie étrangère sont liés à la croissance du PIB. C’est un élément important dans le calcul des intérêts puisque l’Argentine connaît une croissance supérieure à 8 % par an. On estime que cette clause entraîne des paiements d’intérêts additionnels de l’ordre de 1,2 milliards annuels.

Enfin, comme 20% de la dette est émise en euros et en yens, des monnaies qui s’apprécient face au dollar, et que le peso argentin est ancré sur le dollar et se dévalorise, il y a un ajustement technique dû à la différence de change qui se répercute également sur l’augmentation de la dette.

On paie et la dette continue d’augmenter

L’Argentine paie ponctuellement les intérêts échus et a même procédé au remboursement du capital dû, mais lorsque qu’elle n’est pas en mesure de le faire car cela dépasse le montant de l’excédent fiscal prévu à cet effet - soit 2 % du PIB -, les intérêts non payés sont capitalisés et les remboursements de capital sont rééchelonnés. La dette continue ainsi à augmenter.

Pour donner une approximation de la dette publique totale, aux 174,8 milliards de dollars devraient s’ajouter les 4,8 milliards issus de l’ajustement au CER et de la part des intérêts impayables. La dette totale attendrait alors pas moins de 180 milliards de dollars.

En 2001, avant la crise, la relation dette/PIB était de 54 % ; en 2004 elle atteint 130 %, et actuellement (sans comptabiliser la dette qui n’a pas été restructurée) ce ratio s’élève à 56 %. Durant les cinq dernières années, l’économie a connu une croissance supérieure à celle de la dette, mais au cours des douze derniers mois il semble que cette relation s’est inversée, et que la dette croît davantage que le PIB ; par conséquent, le ratio dette/PIB va lui aussi commencer à augmenter.

Le coût du financement augmente

Avec la crise des sub-prime aux États-Unis et son impact sur l’économie mondiale, on a communément tiré une première grande conclusion : la période de grande liquidité est terminée et le coût du financement pour les pays dits « émergents » va augmenter. [4]

L’Argentine rencontre à l’heure actuelle de sérieuses difficultés pour obtenir des financements internationaux. Bien que toutes ses variables macroéconomiques soient positives, elle doit systématiquement faire appel au Venezuela pour refinancer sa dette, à des taux d’intérêts toujours croissants.
Elle l’a fait à 19 reprises pour un montant de 6.340 millions de dollars. Le premier refinancement, en juin 2005, portait sur un montant de 100 millions à un taux de 9,52 % ; le dernier portait sur 1000 millions de dollars à 12,94 % par an, soit presque le double du taux de 7,39 % obtenu en octobre 2006 pour une montant de 300 millions.
Ainsi, après une période de grâce issue de la « négociation la plus réussie de l’histoire », comme ce fut le cas avec le Plan Brady et le Magacanje, la dette publique argentine revient au centre des problèmes de l’économie argentine.

Au cours des 4 prochaines années, les remboursements s’élèveront à 52 milliards de dollars. Le Gouvernement a donc décidé d’élever l’excédent fiscal à 4 % afin de faire face au paiement des intérêts qui se portent à 4 milliards par an, et aux amortissements du capital, environ 12 milliards par an.
Pour atteindre un excédent fiscal supérieur, le gouvernement a augmenté les taxes à l’exportation de céréales et d’oléagineux - également pour découpler les prix internes des prix internationaux dans le cadre de la crise alimentaire mondiale actuelle -, provoquant une révolte des producteurs agricoles et une crise politique d’une ampleur jamais vue depuis les journées de 2001-2002. Quel que soit le résultat de cette crise, les conséquences politiques auxquelles devra faire face le gouvernement seront considérables. [5]

Si l’on peut tirer une conclusion de l’expérience argentine, c’est que, tout aussi remarquable que puisse être la négociation de la dette, celle-ci ne résout pas définitivement le problème de l’endettement. La dette conduit à des crises politiques et devient un frein pour le développement national. Il n’y a pas d’alternatives possibles. La seule solution efficace est le non paiement des dettes de nos pays.

notes:

[1Après la sortie du défaut partiel (début 2005), le Gouvernement argentin a remboursé de façon anticipée à la fin de cette même année la totalité de la dette à l’égard du FMI, soit 9.810 millions de dollars. Il a ainsi suivi la voie déjà choisie par la Russie, le Brésil, l’Indonésie et partiellement par la Turquie. Avec l’Argentine, ces pays étaient les plus importants débiteurs du Fonds. La stratégie officielle de désendettement partait de l’idée qu’avec ce paiement le pays achetait son indépendance à l’égard du Fonds. Cependant, les obstacles que met ce dernier pour aboutir aux accords avec le Club de Paris par exemple, témoignent du contraire.

[2Voir mon article “Deuda pública con ajuste automático” sur le site du CADTM et sur www.puntodevistainternacional.

[3C’est pour cette raison que le gouvernement a fait intervenir l’Institut National de Statistiques et de Recensement (INDEC) afin de contrôler les indices de prix. Des calculs non officiels évaluent l’inflation réelle pour toute l’année 2008 entre 20 et 25 %. Si on appliquait ces coefficients pour calculer le CER, la dette émise en pesos se porterait au double ou triple de l’actuelle.

[4Voir mon article “La crisis internacional y la deuda argentina”, sur le site du CADTM et sur www.puntodevistainternacional.

[5Voir mon article “La renta agraria otra vez en el centro de la política” et la déclaration “Conflicto agrario : Otro camino para superar la crisis” sur le site www.puntodevistainternacional.org.


Traduit par Cécile Lamarque et Stéphanie Jacquemont


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