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Eric Toussaint
Damien Millet

Toi, Argentine, 5 ans après...


par Eric Toussaint , Damien Millet

4 janvier 2007

Argentine, on a beaucoup parlé de toi depuis cette nuit du 19 au 20 décembre 2001 où, après trois ans de récession économique, ton peuple s’est soulevé contre la politique néolibérale menée par le gouvernement de Fernando De la Rua et son funeste ministre de l’Economie, Domingo Cavallo. Tu as montré que l’action des citoyennes et des citoyens peut infléchir le cours de l’Histoire.

Argentine, l’enchaînement qui a abouti à la révolte de fin 2001 a commencé par la décision du Fonds monétaire international (FMI) de ne pas te verser un prêt prévu alors que tes dirigeants avaient toujours appliqué les mesures impopulaires que le FMI exigeait. De la Rua a réagi en bloquant les comptes bancaires des épargnants, et spontanément, ta classe moyenne est descendue dans la rue, rejointe par les « sans » (les sans emploi, les habitants des bidonvilles, une majorité de tes pauvres). Le 27 décembre 2006, ta Cour suprême a d’ailleurs ordonné aux banques d’accorder une indemnisation totale à ces épargnants floués.

Argentine, il y a tout juste 5 ans, trois présidents de la République se sont succédé en quelques jours : De la Rua a fui le 21 décembre 2001, et son successeur, Adolfo Rodriguez Saa, a lui-même été remplacé par Eduardo Duhalde le 2 janvier 2002. Tu as décrété la plus importante suspension de paiement de la dette extérieure de l’Histoire, pour environ 100 milliards de dollars, tant envers les créanciers privés qu’envers les pays riches regroupés au sein du Club de Paris [1] ; des centaines d’usines, abandonnées par leur propriétaire, ont été occupées et l’activité a été relancée sous la conduite des travailleurs ; tes sans emploi ont renforcé leur capacité d’action dans le cadre des mouvements « piqueteros » ; ta monnaie a été très fortement dévaluée ; tes citoyens ont créé des monnaies locales et ont crié à tes politiciens une revendication unanime : « Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! »).

Argentine, après un quart de siècle d’accord continu entre le FMI et tes autorités (de la dictature militaire entre 1976 et 1983 au gouvernement De la Rua en passant par le régime corrompu de Carlos Menem), tu as démontré qu’un pays pouvait arrêter de rembourser la dette de manière prolongée sans que les créanciers soient capables d’organiser des représailles efficaces. Le FMI, la Banque mondiale, les gouvernements des pays les plus industrialisés, les grands médias avaient annoncé que le chaos s’installerait. Or qu’est-il arrivé ? Loin de sombrer, tu as commencé à te redresser.

Argentine, ton président élu en mai 2003, Nestor Kirchner, a défié les créanciers privés en leur proposant d’échanger leurs titres contre de nouveaux de moindre valeur. Après de longues négociations achevées en février 2005, 76 % d’entre eux ont accepté de renoncer à plus de 60% de la valeur des créances qu’ils détenaient. Le monde avait les yeux braqués sur toi et tu as fait la démonstration qu’un peuple pouvait dire non.

Argentine, la suite de l’histoire est bien plus décevante. Car cet accord a finalement marqué la reprise des remboursements envers les créanciers privés. De plus, voici exactement un an, ton gouvernement remboursait de manière anticipée la totalité de ta dette envers le FMI : 9,8 milliards de dollars en tout. D’accord, tu as économisé 900 millions de dollars sur les intérêts, mais ceux qui ont décidé cela ont fait preuve d’une amnésie très grave. La dictature du général Videla, soutenue par le FMI et les grandes puissances, avait utilisé la dette afin de renforcer son pouvoir, d’enrichir ses dirigeants et d’arrimer le pays au modèle dominant. Pour rembourser, les régimes qui ont suivi ont bradé une grande part du patrimoine national et ont contracté de nouvelles dettes qui sont elles aussi odieuses. De surcroît, l’obtention de ces nouveaux prêts a été conditionnée à l’application de mesures de libéralisation massive, de privatisation systématique et de réduction des budgets sociaux.

Argentine, tes dirigeants avaient pourtant mieux à faire et cet exemple aurait pu faire école sur tous les continents ! Ils auraient pu rompre les accords avec le FMI et la Banque mondiale. Ils auraient pu s’appuyer sur la sentence Olmos, prononcée par ta Cour fédérale de justice, et avancer de solides arguments juridiques pour décréter que la dette est odieuse et n’a pas à être remboursée.

Argentine, nous sommes interloqués d’apprendre que tes autorités négocient actuellement avec le Club de Paris, ce scandale institutionnel réunissant chaque mois à huis clos les représentants de 19 pays riches au sein du ministère français de l’Economie. Tu sais sans doute que ce Club très secret a pour but de contraindre les pays en développement surendettés à rembourser leur dette au maximum, sans tenir compte des conséquences sociales. Tu lui dois 6,3 milliards de dollars, mais une fois encore, cette dette n’a pas profité à ton peuple. Au contraire, les pays du Club de Paris, le FMI, la Banque mondiale, les grandes multinationales l’ont utilisée pendant des décennies pour t’opprimer, pour que tes responsables leur livrent tes services publics privatisés, déréglementent ton économie et fassent preuve de la plus grande docilité alors que dans le même temps, tes budgets sociaux étaient sévèrement amputés. Le film « La dignité du peuple » [2], de ton compatriote Fernando Solanas, montre bien les situations de pauvreté extrême auxquelles tout cela a conduit.

Argentine, ton président doit choisir entre servir ton peuple et servir tes créanciers. Malheureusement, il rentre dans le rang, il est même allé symboliquement à la Bourse de New York en septembre dernier pour donner le coup de cloche inaugural. Du coup, les montants que tu vas rembourser dans les prochaines années rendront impossible la mise en place d’une politique alternative au modèle néolibéral. Tes demandes sociales, pourtant justes, ne pourront pas être satisfaites tant que tu ne répudieras pas cette dette.

Argentine, voici cinq ans, tes manifestants indiquaient une autre direction qui peut modifier durablement la situation au bénéfice des peuples. Aujourd’hui encore, c’est celle-là que nous voulons.


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