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CADTM

Une proposition utopique ou une perspective immédiate indispensable pour l’Amérique Latine ?


par CADTM

29 octobre 2007

La situation d’endettement des pays de la Périphérie ne fait apparemment plus partie des préoccupations prioritaires, comme c’était le cas il y a peu de temps. Les conséquences dramatiques sur la société semblent même tomber dans l’oubli, et l’idée prévaut dans les secteurs économiques et financiers, tout du moins pour l’instant, que les problèmes sont maintenant derrière nous. Une série de conditions favorables - prix élevés et demande croissante de matières premières d’exportation, amélioration des comptes publics, excédent des balances de paiement, bas taux d’intérêts internationaux, et, particulièrement, un flux notoire de capitaux entrants- laisse à penser que la “crise de la dette” a été définitivement surmontée.

Il faut reconnaître que depuis les années 70, l’Amérique latine a vécu, de façon répétée, des cycles d’expansion et de ferveur spéculative, qui débouchèrent sur des catastrophes financières et des ajustements économiques et sociaux très stricts, survenant parallèlement à la plus grande internationalisation, la privatisation et l’ouverture des marchés de capitaux nationaux. Chaque période d’exposition croissante au marché financier international a été interprétée par les organismes multilatéraux et les analystes de l’establishment comme la preuve exemplaire d’une modernisation, d’une concurrence, d’une internationalisation et de conditions favorables inédites susceptibles de servir de bases pour surmonter le sous-développement et le retard de croissance - actuellement on fait par exemple référence aux changements vertueux provoqués par l’incidence croissante des économies de la Chine et de l’Inde.

Quoi qu’il en soit, les leçons du passé récent sont bien présentes. Chaque fin de cycle d’expansion, lors de la crise qui a suivi, s’est non seulement soldée par une nouvelle délimitation des responsabilités due au pillage, mais aussi par une socialisation des conséquences qui passe par toujours plus d’ajustements impopulaires. Chaque désastre s’est traduit par un pic d’augmentation de l’endettement public.
Le rejet croissant des peuples à l’égard des politiques d’ouverture et de dénationalisation financière trouve ainsi son origine dans cette expérience commune, douloureuse et répétée. Il ne s’agit pas seulement de reprendre des évidences sur les conséquences terribles des mécanismes de dépendance et d’exposition aux marchés financiers mondiaux et, bien sur, sur les séquelles indéniables du fléau de l’endettement régional, mais bien de poser une perspective alternative cohérente avec la nécessité de résoudre en priorité le problème de la pauvreté, de la marginalité et du sous-développement structurel, également provoqués par les énormes coûts publics et sociaux des désastres financiers.

L’initiative très opportune du Venezuela de la création de la Banque du Sud peut permettre d’inaugurer pour l’Amérique latine « une nouvelle logique financière de la région, basée sur la coopération et le développement, et l’intégration d’une grande nation ».
Mais la simple formulation de la nécessité d’une institution alternative, même si elle est très importante, ne suffit pas. Dans une telle perspective, le débat sur la forme institutionnelle, les ressources, les politiques, les modes de fonctionnement et de gestion d’une banque alternative « sud-sud » revêt une importance centrale.
Pour le moment, des questions doivent être clairement posées sur la voie que nous souhaitons prendre : vise-t-on seulement la création d’une institution complémentaire et/ou en concurrence avec des entités multilatérales internationales, régionales ou privées et un schéma de marchés financiers ouverts, dérégulés et hautement exposés à des mouvements mondiaux de capitaux rapides et incertains et à l’instabilité des changes ? Aspire-t-on à la simple répétition du modèle des banques de développement en expansion dans les années 60 et 70 dont le modèle, il faut le reconnaître, a également entraîné une dynamique répétée et perverse de pillage, de transfert régressif de capitaux et de revenus, de corruption et d’un gigantesque endettement public ? Est-il faisable et réaliste de se proposer d’avancer maintenant vers la création d’un système financier public « sud-sud » alternatif qui viserait l’autonomie et la complémentarité économique régionale, et inclurait la perspective d’une monnaie commune ?

De l’idée à la réalité

Sans doute, l’impulsion initiale en faveur de la Banque du Sud a cessé d’être une idée-force générale purement et simplement réactive, en réplique aux cycles récurrents d’expansion et d’ajustement des pays dépendants au cours des dernières décennies, pour devenir une initiative qui, ces derniers mois, a gagné en force, en intérêt et a même vu des pas concrets vers sa création franchis.
Créer une nouvelle architecture financière alternative est un défi énorme. Jusqu’à présent, il convient de souligner que les explosions successives des balances de paiement des pays d’Amérique latine en ce dernier quart de siècle n’ont pas engendré la création ou la coordination d’un « club de pays endettés », ni même la mise en place de politiques complémentaires et de bases minimales de négociation commune. Il faut reconnaître que les pressions, impositions et conditions des créanciers, des institutions, des groupes économiques locaux et étrangers bénéficiaires, ont systématiquement empêché toute action commune, au nom, ironiquement, du maintien de la « stabilité des marchés », bien que chaque période d’expansion s’est soldée par des chocs financiers, mais aussi politiques, économiques et sociaux, de plus en plus forts.
Il y a aujourd’hui, particulièrement en Amérique latine, un élan croissant de maturation et de prise de conscience des dommages provoqués par le processus de libéralisation et de dépendance financière. Par ailleurs, des conditions récentes particulièrement propices - bien qu’également contradictoires - de l’économie mondiale permettent d’avancer vers l’initiative d’une nouvelle banque supranationale alternative et vers la coordination de politiques et d’actions financières communes des pays du Tiers Monde.

Une période de flux commerciaux et financiers excédentaires s’est développée récemment pour une bonne partie des pays de la région, et celle-ci, comme cela a été mentionné, a détourné l’attention de la « crise de la dette », et pose la nécessité immédiate d’éviter un nouveau cycle d’entrée de capitaux spéculatifs attirés par la rentabilité à court terme bien au dessus de la moyenne internationale.

Malgré cette période d’expansion économique et les conditions apparemment favorables de liquidité financière, la crainte continue de grandir à propos de l’énorme fragilité fiscale et de balance de paiement des États-Unis, des conditions hautement spéculatives du marché de capitaux (masse des bons publics, large bulle immobilière, risques boursiers croissants, fragilité des fonds de pension placés dans des investissements à haut risque , etc.), des fortes variations de changes et de l’incertitude concernant les taux d’intérêts. Les pays de la périphérie risquent fortement d’être à nouveau frappés par des changements rapides et imprévisibles.

Le violent processus de libéralisation et de privatisation a imposé de lourdes charges sur les peuples, du fait du transfert, lors des crises, des problèmes de la banque privée au secteur public, générant un accroissement de l’endettement et, par là, une dépendance permanente encore plus grande des mouvements de capitaux à court terme.
On observe un discrédit toujours plus grand quant au fonctionnement, aux politiques et aux actions impulsées par les organismes financiers internationaux comme le FMI, la Banque Mondiale et la BID, au point de remettre en question de manière très généralisée non seulement leurs résultats, mais aussi l’architecture même du système financier et monétaire en vigueur à l’heure actuelle et mis en place par les accords de Bretton Woods.

Perspectives : opportunité, menaces et débats

Le débat autour de la Banque du Sud n’est donc pas une expression utopique ou irréalisable d’idées ; le débat avance et synthétise le lien entre les mobilisations, prises de position et réactions qui se développent aujourd’hui en Amérique latine et les dures leçons de l’histoire au cours des dernières décennies.
Il faut rompre le cercle vicieux de la dépendance financière, de la dilapidation de l’épargne populaire, et de l’usage intéressé et spéculatif du système financier contre le patrimoine public, auquel on va jusqu’à prêter les noms « sociaux », « populaires », « de développement », protégé par le « secret bancaire » ; rompre la subordination aux mouvements des marchés de capitaux dérégulés et des relations privilégiées du capital avec le pouvoir.

Par conséquent, une nouvelle structure financière intrarégionale doit partir d’une différenciation claire d’objectifs, d’organisation, de réglementation, de mode opératoire et de contrôle démocratique public avec les entités financières multilatérales remises en question telles que le FMI, la Banque mondiale et la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Ce sont des aspects clefs à prendre en compte : a) son caractère exclusivement public, b) la participation égalitaire des pays, quel que soit leur poids économique, c) l’objectif central de canaliser la captation de l’épargne régionale pour financer des projets clefs de développement et des projets sociaux, et ne pas entrer en concurrence dans des conditions inégales sur le marché financier international, d) l’établissement d’une gestion efficace et prudente des ressources, un fonctionnement transparent quant à la divulgation des informations et un contrôle démocratique permanent.
Le chemin vers la Banque du Sud ne peut pas être dissocié de l’urgente nécessité d’impulser l’intégration en Amérique latine, basée sur un nouveau modèle de développement pour les peuples, sur la complémentarité économique et commerciale des capacités humaines, naturelles et productives.

En cette ère de marchés mondialisés, créer des conditions et des alternatives financières pour l’Amérique latine n’est pas une tâche aisée. Il faut inverser une longue histoire de déprédation et de pillage des ressources publiques et sociales. Sans aucun doute, le chemin vers la Banque du Sud ne peut pas être dissocié d’une perspective incontournable de complémentarité financière qui vise la création d’une monnaie commune, qui mette un terme à la circulation incontrôlée et toujours plus dangereuse des capitaux, et qui génère des recherches et des actions communes pour affronter définitivement l’hypothèque commune et permanente d’un endettement chronique pervers. La Banque du Sud ouvre un nouvel horizon.


Jorge Marchini Professeur en titre d’ Economie- Université de Buenos Aires Coordinateur pour l’Amérique latine de l’Observatoire International de la Dette (OID). Directeur de la Société Latino-américaine d’ Économie Politique (SEPLA) Membre de l’EDI (Économistes de Gauche), Argentine.


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